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Conférence d'Alain Juillet, sociétaire de la SMLH 46 « Un monde fracturé : Les Etats-Unis, L’Europe, les BRICS (principaux pays Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Iran, Egypte...) »


L’objet de cette conférence est de réaliser une analyse à froid de ce monde fracturé, appuyée sur des faits. Il peut toujours y avoir une part d’influence et d’idéologie mais le but est de s’en affranchir au maximum pour évoquer les faits le plus objectivement possible.
Que se passe-t-il aujourd’hui ?
On vit un changement et une rupture hors du commun depuis la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. On avait cru après la chute du mur de Berlin à un monde unipolaire dominé par la pax Americana. Cela ne se passe pas du tout comme cela. On assiste au contraire à une reconstruction des empires avec une interaction entre les uns et les autres.
L’Europe ne compte plus dans le monde. En 2050, les trois principaux pays seront la Chine, l’Amérique et l’Inde. L’Indonésie est la première région entièrement musulmane avec plus de 280 millions d’habitants[1].
Aux Etats-Unis, le taux de pauvreté s’élève à 19 % de la population totale. On ne peut se réjouir en France de ce côté-là, car le nôtre est de l’ordre de 16 % depuis cette année, soit quasi équivalent. Avec la crise des « subprimes »[2], beaucoup de personnes aux Etats-Unis ont perdu la totalité de leur retraite, les condamnant à travailler jusqu’à leur mort. Les gens vivent dans la précarité, dans des caravanes. Cette situation a conduit à ce que nous observons maintenant, à savoir un rejet absolu de cette élite américaine, concentrée en Californie, à Washington DC ou à New-York.
Trump est devenu de ce fait le pion central. Trump sait exactement où il va et ce qu’il veut. Il avait d’ailleurs déjà tout préparé à l’avance pour éviter les blocages institutionnels, notamment ceux pouvant être créés par l’administration, réminiscence de son premier mandat. Les lois ont été préparées en amont de l’élection. A présent, il vide l’administration (« spoils system » ou « système des dépouilles »[3]), fait le ménage et place ses pions. L’Amérique est en déclin, c’est vrai. Mais Trump estime que les Etats-Unis s’occupent de trop de choses qui ne les concernent pas. L’Amérique peut vivre toute seule, en autarcie, en circuit fermé.
On retrouve dans ce schéma de réflexion la doctrine de Monroe[4]. On baisse les impôts pour attirer à nouveau les entreprises sur le territoire national. On augmente les taxes des produits qui viennent de l’extérieur. On relance l’industrie et on recrée ainsi des emplois. On affirme haut et fort qu’il n’y a plus qu’un seul pays, l’Amérique. Il n’y a plus de minorités. Cela explique aussi pourquoi Trump a été élu par des noirs et des hispaniques. La diversité n’a plus sa place. L’Amérique, ce n’est pas ça. Trump revient aux origines de l’Amérique, celle qui prend des risques et l’assume fièrement. De fait, il supprime bon nombre d’aides, notamment celles attribuées aux minorités transgenres, car il estime que ce ne sont pas de vrais Américains. Et ce message passe formidablement bien dans l’opinion publique, car beaucoup d’Américains sont pauvres et estiment que l’argent ne doit pas être dilapidé pour des causes qui ne le méritent pas. Les vacances sont au maximum de 15 jours et le travail, c’est au minimum 40 heures par semaine. Et ces gens qui travaillent dur ne veulent pas que leur argent soit distribué dans le monde entier alors qu’eux-mêmes y arrivent à peine. La conséquence de ces décisions est terrible car cet argent envoyé aux autres représente au minimum 34 milliards de $ par an.
Concernant l’armée, il faut arrêter les guerres à l’extérieur. Le peuple américain a connu 52 guerres, ce qui en fait le pays le plus guerrier de toute l’humanité. Au fond, que les gens se débrouillent tout seuls ! Trump, c’est un homme qui fait des affaires, ce n’est pas un guerrier. Pour lui, tout est une question de « deal ». Il faut faire des affaires à condition qu’elles soient fructueuses pour les Etats-Unis.
Le Vice-président J-D Vance dispose d’une cote de popularité extraordinaire aux Etats-Unis car il a des origines modestes, a connu une enfance pauvre et chaotique dans le Midwest[5]. Il va devenir sénateur et répandre l’idéologie « Maga »[6]. Les Républicains estiment qu’avec Vance pour succéder à Trump, ils sont au pouvoir au moins pour douze ans, ce qui leur permet de modifier le paysage politique durablement.
Pourquoi les Américains font-ils les yeux doux à la Russie alors ?
Parce que la Russie doit être avec l’Amérique et non avec la Chine qui est son principal ennemi. La Chine et la Russie, ce serait prendre le risque d’ouvrir un deuxième front en Europe. Il est impossible de gagner deux guerres à la fois. Ainsi dans cette perspective, la situation de l’Ukraine ne compte pas. Il faut à Trump récupérer la Russie afin de l’amener à une forme de neutralité.
L’Europe doit se débrouiller toute seule par rapport à la Russie. Si on ajoute l’ensemble des moyens militaires détenus par les pays européens, ils sont supérieurs à ceux de la Russie. Mais nos armées respectives ne sont pas prêtes pour faire une guerre de grande intensité comme celle qui prévaut entre la Russie et l’Ukraine. La capacité à aligner des chars, aussi modernes soient-ils (chars Abrams américains ou Léopards allemands), ne constitue plus la panacée dans la mesure où ils se font tirer comme des lapins par des drones qui coûtent bien moins cher.
En effet, les règles de la guerre ont changé. La marine russe en a fait l’amère expérience en subissant de gros dommages par des missiles guidés ou encore des drones marins équipés de charges explosives. Il faut tout repenser, notamment avec les missiles hypersoniques que l’on ne sait toujours pas arrêter, même si tout le monde travaille dans ce sens.
Trump dit : « il faut arrêter cette guerre. Elle a fait un million de morts en trois ans. » On peut se poser la question pour laquelle Trump négocie en Arabie Saoudite à ce sujet ? C’est parce que Trump estime que l’on ne peut pas faire confiance à l’Europe. Il vaut mieux ainsi travailler avec les pays émergents, avec les BRICS, Iran, Arabie Saoudite, Egypte, Indonésie, etc. L’avenir se joue avec ces pays-là. Trump là-encore essaye de récupérer l’Arabie Saoudite car il espère aussi faire la paix au Moyen-Orient. Il veut rejouer une partition comparable à celle des accords d’Abraham qui ont été très importants et dans lesquels il s’était illustré en 2020[7]. Il a bien essayé de proposer le transfert des populations Gazaouites en Egypte puis en Jordanie mais ça ne passe pas et il s’est vu opposer une fin de non-recevoir.
Il faut donc trouver d’autres solutions. En effet, les pays arabes détestent les Palestiniens, le Hamas[8], et les Frères musulmans[9]. Comment alors régler ce problème. Trump va négocier avec l’Arabie Saoudite et l’Iran. Ces négociations sont déjà en cours. Qui arrivera à décider Mohammed Ben Salmane ? Dans la balance, il y a 500 milliards de dollars. Comment faire de Jérusalem la capitale des Palestiniens ? Comment redonner la Cisjordanie nettoyée des Israéliens. Devant Gaza, il y a un champ pétrolifère dont tout le monde profite et qui rapporte trois milliards de dollars par an.
De l’autre côté, l’Iran est proche de disposer de l’arme nucléaire. Les Iraniens ont à ce sujet une vision gaulliste. Ils estiment que d’autres ont la bombe sans autorisation, alors pourquoi pas eux ? L’Iran est un Etat théocratique mais sans doute celui qui affiche la population la plus cultivée de toute la région. Si Trump arrive à régler le problème israélien, comme il est auto-suffisant en pétrole et en gaz, il n’aura plus besoin de maintenir des troupes en stationnement dans ces régions. Cela lui permettra de se replier sur l’Amérique. La paix, il va donc la faire.
Le véritable problème de Trump, c’est la Chine. Et la Chine est un empire. En Chine, la population s’est réduite. Avec la politique de l’enfant unique, on a placé l’argent ailleurs et notamment dans le développement du pays. D’où la difficulté de revenir à une politique nataliste. Tous les efforts faits par la Chine dans ce sens ne marchent pas. Les Chinois ont des usines un peu partout. En matière de capacité industrielle, les Chinois détiennent 37 technologies-clefs et pour 27 d’entre elles font figure de leaders. Pour 8 d’entre elles, ils sont en situation monopolistique (notamment pour ce qui concerne l’exploitation des terres rares).
Nous, nous faisons la course derrière. Les Chinois, quant à eux, vont partout, achètent des startups et cela contribue à affaiblir et appauvrir l’Europe. Les Chinois sont efficaces et ils avancent. Trump pense que les Américains sont capables de refaire leur retard. Pourtant dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA), les Chinois sont les meilleurs et dépassent largement les Américains. Ils sont meilleurs que nous sur le plan technologique et commercial. Il reste la partie militaire et dans ce domaine, les Chinois repensent leur stratégie en fonction des positions de Trump. Ils préfèrent Trump à Biden. Toutes les guerres ont été faites par des démocrates.
Les usines TSMC à Taïwan fabriquent des processeurs nécessaires au fonctionnement des matériels de l’armée américaine. Sans ces processeurs, l’armée se trouverait en difficulté. D’où la construction de deux usines en Arizona pour fabriquer ces mêmes processeurs, qui seront cependant moins performants que ceux fabriqués par les usines TSMC de Taïwan. Ces usines seront prêtes fin 2026 – 2027. Jusque-là, il n’est pas envisageable que les Etats-Unis se lancent dans un nouveau conflit. Les Chinois ont la bombe atomique et des missiles hypersoniques. La guerre n’est pas la solution, il faut donc négocier. On ne devrait pas voir la guerre avant 2027, si elle doit avoir lieu.
De son côté, Poutine anticipe. Il faut exploiter les richesses de Sibérie. Mais ceux qui vont en Sibérie, ce sont les Chinois. Ce sont des gens qui en veulent. Poutine craint d’avoir trop de Chinois en Sibérie et la Russie, si ça continue, aura perdu sa zone la plus riche. L’économie en Russie n’est pas en si mauvais état malgré toutes les sanctions. La dette représente seulement 13 % du PIB. Malgré la guerre, les Russes ne vivent pas si mal. Poutine a cependant intérêt à arrêter la guerre et les Américains vont tout faire pour qu’il en soit ainsi.
L’Inde du Premier ministre Modi n’est pas une démocratie. Entre les castes et les grandes familles, impossible de voir poindre la moindre idée de démocratie. Le Premier ministre essaie de garder le contact avec tout le monde même s’il craint en priorité la Chine. Comme tous les autres BRICS, l’Inde essaye de se créer une place au soleil. C’est un pays qui se développe, mais qui favorise essentiellement le marché intérieur. Il développe le système commercial local. On assiste là-encore à la création d’un empire.
La mondialisation, c’est fini. L’Organisation mondiale du commerce, qui nous favorisait depuis sa création, sera morte dans trente ans.
L’Afrique, ce n’est plus celle que l’on a connue. Ce proverbe africain illustre bien les relations qui ont été celles que l’Afrique a connues jusqu’à récemment avec les pays développés : « La main qui donne est toujours au-dessus de la main qui reçoit ». L’Afrique n’a plus besoin de nous. Elle souhaite à présent des relations d’égal à égal. On est dans une situation totalement fracturée avec l’Afrique. Il va falloir apprendre à vivre avec cette nouvelle donne. On croit à tort que l’on est encore le centre du monde. On s’est servi aussi de la religion pour parvenir à nos fins. Il n’y a pas que l’Islam qui procède de la sorte.
On a imposé notre culture et notre civilisation mais ailleurs les gens sont différents de nous. Ils deviennent de plus en plus forts et dans quelques années, ils seront devant nous. Aucun pays européen, seul, n’a la taille pour discuter avec ces nouveaux empires en devenir.
Dans certains domaines, là où nous sommes particulièrement performants, nous avons la capacité de vendre au reste du monde. C’est le cas pour les avions Rafales ou pour les sous-marins Barracuda. Pour intéresser les autres pays, il faut avoir des produits performants à proposer.
En dehors de l’Europe, la démocratie est morte. La démocratie a aussi beaucoup évolué. Avec une Europe à 27, on est sorti d’un système gérable. La partie nord de l’Europe est encore pro-américaine. On tue aussi l’Europe par un excès de normalisation.
[1] (281,2 millions exactement en 2023)
[2] Déclenchée aux États-Unis en 2007-2008, la crise des subprimes trouve son origine dans un excès d’endettement des particuliers. Du fait de l’interdépendance économique et financière entre les pays, elle s’est rapidement propagée au monde entier (source : la financepourtous.com – consulté le 24/3/2025).
[3] Le système des dépouilles (spoils system) est un principe selon lequel un nouveau gouvernement, devant pouvoir compter sur la loyauté partisane des fonctionnaires, substitue des fidèles à ceux qui sont en place. Ce système est appliqué aux Etats-Unis sous la présidence d'Andrew Jackson (1829–1837) qui, après son élection, remplace la quasi-totalité des membres de l’administration fédérale. Il considère que le peuple donne mandat au gagnant pour choisir les fonctionnaires dans ses rangs. De plus, il croit que le service public ne doit pas être réservé à une élite mais accessible à tous.
[4] Cette doctrine devait préserver le continent nord-américain et l'Amérique latine contre de nouvelles interventions colonisatrices européennes. Le continent américain serait protégé par les États-Unis, qui déclaraient en outre se désintéresser des affaires européennes (isolationnisme) – (Source : Larousse).
[5] Selon la définition officielle du Bureau du recensement des Etats-Unis, la région du Midwest comprend douze États : le Dakota du Nord, le Dakota du Sud, l’Illinois, l’Indiana, l’Iowa, le Kansas, le Michigan, le Minnesota, le Missouri, le Nebraska, l’Ohio et le Wisconsin.
[6] « Make America Great Again » : Rendre à l’Amérique sa grandeur.
[7] Les accords d'Abraham sont deux traités de paix entre Israël et les Emirats arabes unis d'une part et entre Israël et Bahreïn d'autre part. Le premier, entre Israël et les Émirats arabes unis, est annoncé le 13 août 2020 par Donald Trump. Ils sont signés le 15 septembre 2020 à la Maison-Blanche à Washington, accompagnés d'une déclaration tripartite signée aussi par le président américain en tant que témoin. Ces accords sont prolongés par ceux avec le Soudan et le Maroc.
[8] Le Hamas est formé fin 1987 pour constituer « l'aile paramilitaire » et palestinienne des Frères musulmans.
[9] La Société des Frères musulmans, raccourcie en Frères musulmans, est une organisation transnationale islamique sunnite fondée en 1928 par Hassan el-Banna à Ismaïlia, dans le nord-est de l’Egypte. Cette organisation panislamiste est considérée comme terroriste par de nombreux pays comme l’Egypte, l’Arabie Saoudite, la Russie, les Emirats arabes unis. Composée d'un appareil militaire et d'une organisation ouverte, son objectif officiel est la renaissance islamique et la lutte non violente contre « l'emprise laïque occidentale » et « l'imitation aveugle du modèle européen » en terre d'Islam. Elle a rapidement diffusé ses idées dans les pays à majorité musulmane du Moyen-Orient, comme ceux de l’Afrique du Nord, ou au Soudan. Elle a également établi des instances nationales dans des pays non musulmans. Certains groupes de partisans se sont constitués en mouvements autonomes, comme le Jama’a al-islamiya ou le Hamas.
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